13h, je pars de chez moi direction les hauteurs.
Toujours cette même route. Je commence à la connaître par cœur, sur le bout des doigts. Ma voiture enchaîne les lacets et continue son ascension…
Les températures sont fraîches. Il a même neigé la veille.
Rapidement, je quitte les routes carrossables pour emprunter une petite piste forestière. La route est recouverte par la neige, je suis la première voiture à passer. Bientôt, je repère des traces de renards, puis de chevreuils et de cerfs. Un joli douze traverse juste devant la voiture. A l’ombre, les températures sont encore bien négatives. Les arbres n’ont pas perdu leur parure de givre, leurs branches scintillent, et je m’imagine déjà comment je vais passer cette prochaine nuit. Je continue de rouler, il me reste bien dix minutes de route avant d’arriver à mon point de départ. Soudain, à droite de mon champ de vision, sur le bord de la route, une trace. Une piste même ! Celle d’un canidé. Il prend la piste. Je suis la trace, une trace parfaitement rectiligne. Je n’ai aucun doute… Je suis sur leur territoire. Je suis ainsi la piste sur 100 mètres. 200 mètres. 500 mètres. 1km. 1,5km… D’un coup, l’animal a bifurqué. Pourquoi donc a-t-il tout à coup quitté la piste ?
Je prends ma carte IGN et observe le relief du terrain. C’est un véritable labyrinthe de combe, doline et petite clairière. Je reste fidèle à mon plan de base, et décide d’affûter dans une clairière non loin de là où la trace semble se diriger.
Je prépare mon sac. J’ai l’impression de porter un sac de plus en plus lourd. Mais qu’est-ce que j’aime être ici, chargé comme une mule ! Ici tout me laisse croire que je suis sur une autre planète. Un monde sans problèmes. Tout naturellement mon esprit s’évade telle la fumée des feuillus au contact des premiers rayons du soleil. Je pars ainsi pour un peu plus de 24 heures sur le terrain. Moi, mon appareil, mon tapis de sol et mon sac de couchage. Au vu de toute cette neige j’ai bien peur que la nuit soit humide et fraîche. Je commence finalement à regretter de ne pas avoir pris ma tente…
J’avance donc dans la forêt, puis remarque à nouveau une trace de loup. Incroyable… Ils sont donc bel et bien sur ce territoire. Ça fait bien 1 mois que je viens très régulièrement pour tenter de comprendre ne serait-ce que les limitations de leur territoire.
Magnifique, le paysage est juste somptueux. Tout me donne envie d’y passer ma vie entière.
Hélas les journées se raccourcissent et je dois m’installer en affût.
Il est 15h30 lorsque je trouve enfin un point de vue intéressant, avec un endroit à peu près plat pour y installer mon tapis de sol et mon duvet. Parfait. 15h45 je suis prêt. Le trépied est installé, le filet est plus ou moins monté devant moi afin de me camoufler un minimum, et surtout mon réchaud qui me permettra de manger un minimum chaud : un plat de riz confectionné par ma maman le matin même.
La forêt est muette. Aucun bruit n’en émane. Je me sens coupable au moindre mouvement de phalange, par peur de réveiller toute la forêt. Mon regard arpente les crêtes au loin. Je trace avec mes yeux les courbes effilées, où des silhouettes délicates se découpent parfois dans une œuvre d’art dont la Nature est seule artiste. Quelques bouquetins mâles commencent à entrer en rut. J’attends, dans l’unique but de faire durer mon temps ici. Je suis photographe, mais j’ai envie de me débarrasser de tout ce matériel encombrant qui me donne le sentiment, parfois, de passer à côté de l’essentiel. J’aimerais n’avoir qu’un crayon et une feuille pour capturer l’essence de cette nature si sauvage. Mais la nature m’a fait gaucher et mauvais en dessin.
Le temps passe, et le soleil est désormais derrière ces grands sapins. Un fin brouillard givrant se déplace dans les dolines. Mon duvet est déjà presque givré.
Malgré mes gants, je sens le froid progressivement glacer mes membres. Pourquoi les avoir laissés traîner dans la neige tout à l’heure ? Parfois, j’ai l’impression que l’air gèle autant mon corps que mon esprit. Mais peu m’importe. Je ne doute pas de ma motivation et du bien que cela me fait d’être ici, en cet instant.
Je scrute avec mes jumelles les moindres recoins de la prairie. Il n’y a pour l’instant qu’une seule et unique trace au fond. Peut-être qu’ils pourraient tous arriver par là ? Ou alors non, de cet endroit-ci ? Mon imagination me joue des tours, je rêve tant d’assister à leur danse fantastique parmi ces rochers et cette neige, au pieds des sapins gigantesques. Le soleil commence à se coucher et une chevêchette rompt ce silence pesant. Puis une deuxième vient à son tour défendre son territoire. Une autre se pose à proximité de mon affût. Elle n’est pas très loin mais me paraît si minuscule… Aussi vite arrivée, elle s’en est déjà allée… J’aimerais pouvoir voler et ainsi scruter les moindres recoins de cet immense territoire.
Autour, tout s’assombrit. Je chauffe mon riz au feu le plus doux pour ne pas faire trop de bruit. Je jette un coup d’œil sur mon duvet complètement givré. Il va falloir rentrer dedans… Et il n’est même pas 18h. La nuit s’annonce longue… Je rassemble tout mon courage et quitte mes chaussures pour m’installer dans le duvet. Agréablement surpris, il ne fait pas si froid… Mon tapis de sol est trop petit, je me retrouve avec les pieds dans la neige… Dans mon duvet j’observe les étoiles filantes et j’admire le ciel noir se charger d’étoiles. On ne peut pas imaginer de décor plus somptueux. Le ciel scintille autant que la neige dans laquelle il semble se refléter. 2 heures passent et je n’ai pas plus envie de dormir. Je laisse toujours une partie de mon visage à l’extérieur, dans l’attente du moindre bruit. Du moindre hurlement s’il devait en avoir un… Mais je n’entends rien à part le chant d’une chouette de Tengmalm.
20h30. Alors que je commence à somnoler, un loup !!! Un hurlement de loup ! Un seul hurlement à environ 500 mètres derrière moi ! Je prie pour qu’il se remette à hurler mais c’est à plusieurs kilomètres de là que le reste de la meute lui répond. Ils sont tellement loin que j’entends à peine l’écho de leurs hurlements.
Je me sens désabusé d’être si loin d’eux… Mais c’est le jeu et je suis déjà content d’avoir pu en entendre un, dans un périmètre plutôt proche.
Puis je retrouve partiellement le sommeil, même s’il reste difficile de tenir mes pieds au chaud.
J’arrive à dormir par intermittences jusqu’à minuit - 1 h. Jusqu’à que j’entende des bruits de pas crisser sur le sol glacé, ainsi que quelque chose qui fouille et retourne la neige. Je n’ose pas bouger, en aucun cas je ne dois effrayer l’animal s’il est là. J’en conclus à un sanglier au vu des quelques traces remarquées la veille. J’ai du mal à me rendormir. Il fait froid. Je n’arrive plus à respirer par le nez, mes narines sont congelées de l’intérieur. Mes cils également. J’arrive à somnoler jusqu’à 3h du matin quand tout d’un coup.
Le concert.
Là, à peut-être 100 mètres de moi.
La meute.
Sûrement toute entière.
Je n’ai pas les mots.
Ils hurlent !
TOUS !
Certains grognent.
Je n’en reviens pas.
Je prends mon téléphone pour un rapide enregistrement, dans une tentative d’immortaliser ce son. L’atmosphère est irréelle. La forêt entière, si longtemps muette, et discrète, résonne maintenant autour de moi.
Frigorifié, je ne me rends même pas compte que des larmes coulent le long de mon visage. Je n’ai pas les mots.
« Putain je chiale »
Mettre le son au maximum…. ( Puis le diminuer les dernières secondes avant la fin )
Ce concert à ciel ouvert n’aura duré qu’une petite minute, et pourtant, j’ai le sentiment d’avoir été transporté au travers des siècles où les loups peuplaient les forêts.
Je ne me suis jamais senti autant en vie. Pétrifié par le froid je ressens pourtant tout mon corps. Ça commence par des vagues de frissons du bout des orteils jusqu’à la pointe de mes cheveux. Puis mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. De joie ? d’excitation ? Je ne sais pas.
“Ce soir-là, alors que la lune presque pleine montait dans un ciel rose, éclata le choeur des loups. Deux groupes se répondaient et parmi eux une voix haute. Les voix alternaient montant et descendant en une polyphonie sauvage et pourtant musicale. Notre nature a perdu une de ses plus grandes voix, des plus émouvantes, avec le chant des loups dans l'air glacé.”
Robert Hainard
Je me félicite d’avoir pensé à faire cette enregistrement car je doute instantanément de ce qu’il vient de se passer. N’était-ce pas un rêve ? Je pense être fou. Est-ce réel ? Je n’en reviens toujours pas. Ce sentiment intense d’être privilégié. D’être au bon endroit, au bon moment. Couché dans la neige à écouter les hurlements d’une meute de loups. Impossible pour moi maintenant de fermer les yeux, je décide de me mettre face à mon appareil et d’attendre. Je profite de la visibilité que m’offre la neige la nuit pour espérer être témoin de ces présences mystiques. Les heures se cristallisent dans cet univers de glace et de silence. A 6h30, alors que le ciel s’éclaircit, j’arrive à deviner une tache étrange en bas de mon affût. A moins de 30 mètres, je la discerne, légèrement en long. Je prends mes jumelles et regarde.
Une carcasse ??? Une vieille carcasse sortie de la neige !
Et à côté de ça ? Des traces ! Absolument partout !
Et ce, à moins de 30 mètres de mon affût. Ils sont passés là dans la nuit. A moins de 30 mètres de mon poste de bivouac. J’ai du mal à assimiler cette information. Comme si j’eus été un animal moi-même, tapi dans l’obscurité de la nuit, à ma place.
Je reste à l’affût du moindre mouvement et aperçois une tâche grise-noire qui a traversé entre les sapins !
Qu’est-ce que c’était ??? Je la perds de vue… Seuls quelques bruits de pierres au loin témoignent du passage de cet être. Je ne sais pas ce que c’était. Je ne veux pas me faire de film. J’affûte jusqu’à 10h du matin. Impatient d’aller voir les traces autour de la carcasse, je me rends compte qu’une autre trace m’a contournée. Elle s’est arrêtée à moins de 20 mètres de mon affût et a tout de suite fait demi-tour.
J’emballe mes affaires et part suivre ces traces.
Un pied, puis deux, puis trois, puis quatre puis une cinquième trace les rejoints. Et dire que tout cela s’est passé à quelques mètres de mon affût dans la nuit. Je suis les traces, puis au bout de plusieurs kilomètres, celles-ci s’engouffrent en pleine forêt. Je me refuse d’entrer là-bas. Connaître la nature, c’est aussi savoir lorsqu’il faut respecter les animaux et leur territoire. C’est leur espace et je ne veux en aucun cas polluer par mon odeur leur “chez eux”. Je rentre donc à ma voiture.
Plus heureux que jamais.
Pas prêt d’oublier cette nuit un peu particulière...
Merci à Adrianna Tep pour son aide et ses formulations à ce petit récit de terrain…